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dimanche 30 avril 2017

"Le prix des innovations thérapeuthiques" - Pr Jean-Paul Vernant, hématologue à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière

 

Les traitements innovants contre le cancer ne manquent pas. Or les actuels critères de leur lancement sur les marchés risquent de les rendre financièrement inabordables en France malgré notre régime de santé solidaire. Seul un système concerté d’arbitrage au niveau international pourrait infléchir l’attitude des laboratoires.



Grace aux progrès de la biologie moléculaire, qui offre de nouvelles cibles thérapeutiques, les médicaments innovants se multiplient en particulier dans le domaine de la cancérologie. C’est le plus souvent la recherche académique, grâce au séquençage des tumeurs, qui permet que soient mises au point rapidement par l’industrie pharmaceutique ces nouvelles molécules.

Paradoxalement, alors que le travail est financé en amont par des fonds publics et que le temps de développement des produits jusqu’à l’autorisation de mise sur le marché est raccourci, les prix s’envolent. Ainsi la plupart de ces innovations, sont maintenant lancées aux États-Unis à des prix dépassant largement 100 000 dollars par an et par malade.

Le marché pour seul critère

 

Pendant très longtemps, le prix d’un médicament a été calculé en fonction de l’investissement, en termes de recherche et de développement, que l’industrie pharmaceutique lui avait consacré. Aujourd’hui, le prix est défini en fonction de l’idée que les industriels se font de ce que le marché peut supporter.

Ceci explique, par exemple, que le prix du traitement de la leucémie myéloïde chronique par le Glivec soit passé de 30 000 dollars en 2001 à 60 000 puis 90 000 dollars par malade et par an. Ceci rend également compte du fait que les Européens, dont les capacités financières sont supposées moindres, bénéficient de prix un peu plus bas qu’aux États-Unis. Ces prix croissants expliquent que l’industrie pharmaceutique, présente des taux de profit net supérieurs à 20%, largement plus que toutes les autres industries.

Aux États-Unis, plusieurs dizaines de millions de personnes trop pauvres pour payer une assurance privée et trop riches pour percevoir une aide d’Etat ne peuvent ainsi bénéficier de ces progrès scientifiques permettant parfois de très longues survies. En Grande-Bretagne, certains produits efficaces ne sont plus remboursés. Nous avons la chance en France de bénéficier d’un régime de santé solidaire qui nous met à l’abri. Mais pour combien de temps encore ?

En 1994, a été ratifié par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) un Accord International sur la Protection des Droits Intellectuels (ATPIC). Il prévoit des dispositions légales de flexibilité autorisant théoriquement les pays de l’OMC à déroger aux règles de la propriété individuelle afin d’assurer, en cas de besoin, la protection de la santé des populations. La licence obligatoire, qui apparaît comme un élément important de cette flexibilité, devait permettre aux pays en développement de produire et de commercialiser sur leur sol à un prix abordable des copies de médicaments dont le brevet demeurait en vigueur. Mais l’usage de ces médicaments était limité aux
pays ayant la capacité de les produire, ce qui n’était le plus souvent pas le cas.

Ainsi en 1997, une plainte fut déposée par 39 compagnies pharmaceutiques contre l’Afrique du Sud qui, massivement touchée par l’épidémie de SIDA, avait décidé d’importer des génériques d’antirétroviraux produits par l’Inde qui n’avait pas signé la législation internationale des brevets. Grâce à une forte mobilisation médiatique internationale impliquant en partie de nombreuses ONG ces compagnies furent contraintes de retirer leurs plaintes et en 2003 l’OMC autorisait officiellement les importations de médicaments sous licence obligatoire dans les pays en voie de développement. Les pays du Sud ont alors eu l’opportunité de bénéficier de trithérapies d’importation à 250 dollars par an et par malade contre 10 000 dollars avec les produits princeps.

Pour un nouveau système d’arbitrage


Dans un souci d’équité, il conviendrait que toutes les innovations thérapeutiques efficaces puissent être l’objet de demande de licences obligatoires par les pays en développement. Cependant les lourdes contraintes administratives imposées aux pays demandeurs, ainsi que les pressions exercées par les multinationales et par leur pays de résidence expliquent qu’en dehors du SIDA, le recours aux licences obligatoires est demeuré limité. La Thaïlande, signataire d’un décret en 2007 autorisant la prise de licences obligatoires concernant, outre des antirétroviraux, quatre médicaments anti-cancer, a été sévèrement stigmatisée par les lobbies pharmaceutiques et par de nombreux pays occidentaux (1).

Il est, en outre, nécessaire de définir un juste prix pour tous les médicaments en particulier pour les innovations thérapeutiques. Ce juste prix devra se référer aux sommes investies par les industriels pour la recherche et le développement du produit en tenant compte des efforts fournis en amont par la recherche académique. Il devrait s’ajouter, bien sûr, un retour sur investissement raisonnable qui  pourrait être défini a priori. Le système d’arbitrage des prix devrait être démocratique et transparent. Les patients et leurs représentants, comme les professionnels, devraient y être associés de façon structurelle.

Il ne faut cependant pas se faire d’illusion sur les chances d’obtention d’un juste prix au seul échelon national. Les industries du médicament sont des multinationales et seul le poids de nombreux pays, négociant de concert, aurait quelques chances de les convaincre que, le malade n’étant pas un consommateur comme les autres, elles ne devraient pas être, elles non plus, des industries comme les autres.

Pr Jean-Paul Vernant,
Hématologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière 
 
(1) Si ces licences obligatoires, peuvent être la solution pour traiter les maladies communes aux pays du Nord et du Sud, elles ne règlent pas les besoins de santé publique que l’industrie néglige de couvrir dans les pays du Sud.
Alors que des millions de personnes meurent tous les ans, en Afrique d’infections en particulier parasitaires (paludisme, trypanosomiase, leishmaniose, schistosomiase….), alors que nombreux laboratoires de recherche académique travaillent et publient sur ses sujets, l’industrie pharmaceutique elle, se désintéresse de ces marchés qu’elle considère comme peu rémunérateurs.
Une étude réalisée en 1999 par Médecin sans Frontières notait que sur 1 223 nouvelles molécules mises sur le marché entre 1975 et 1997, il n’y en avait que 11 qui concernaient des maladies tropicales et seulement 4 d’entre elles concernaient des maladies humaines. Si la situation s’est un peu améliorée depuis, c’est grâce à l’action déterminée de structures à but non lucratif issues d’ONG aidées par l’OMS et par des organisations philanthropiques auxquelles ce sont joints, avec quelques retards et peut-être opportunisme, certains laboratoires pharmaceutiques.

Article extrait de la revue Maux d'exil n°53 consacrée à la thématique des cancers dont le numéro est consultable ici : http://www.comede.org/wp-content/uploads/2017/04/Maux-dexil-n%C2%B053-Cancers.pdf